Personnalité thermale du mois : Claude Bouheret, auteur de l’ouvrage « De la source à la plume » sur le thermalisme culturel européen

Par Julie Paysant / Publié le 29 juin 2026 à 09h00

Claude Bouheret, auteur du livre « De la source à la plume » aux éditions Noir sur Blanc © Myrna Faucompré El Chemor

© Myrna Faucompré El Chemor

Chaque mois, une personnalité du monde thermal, médical, politique, entrepreneurial ou culturel partage avec nous son regard sur le thermalisme. En juin, rencontre avec Claude Bouheret, ancien diplomate et écrivain. Suivons-le dans un voyage exceptionnel au cœur du thermalisme culturel européen.

Passionné des littératures d’Europe centrale et orientale, Claude Bouheret a occupé différentes fonctions culturelles au ministère des Affaires étrangères. Son parcours l’a conduit à Paris, Bonn, Istanbul, Rome et Varsovie, mais aussi au Caire et à Los Angeles. En 2026, il signe « De la source à la plume » aux éditions Noir sur Blanc, un ouvrage richement illustré sur l’âge d’or du thermalisme culturel européen, notamment durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Le lecteur y découvre – ou redécouvre – le rôle central des villes d’eaux dans la vie politique, sociale, culturelle et artistique de l’époque. À travers les récits, les anecdotes et les extraits littéraires, ces 24 stations thermales européennes apparaissent comme de véritables microcosmes où se croisent écrivains, artistes et figures majeures de leurs temps.

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Un livre remarquable qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, et nous révèle les diverses facettes de l’histoire sociale et culturelle des villes d’eaux européennes, aujourd’hui inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité.

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L’Officiel du Thermalisme : Pourquoi avoir conçu cet ouvrage ?

Claude Bouheret : Il correspond à une grande envie personnelle de faire connaître à la plupart des personnes intéressées par les phénomènes d’œuvres historiques ou culturelles, ce qui s’est véritablement passé au cours des années, pour ne pas dire des siècles, dans le domaine du thermalisme.

Au départ, il s’agissait de se soigner, de profiter des bains, de boire de l’eau. Et progressivement, les villes d’eaux sont devenues un véritable phénomène de société. Après avoir été identifiées comme des lieux modestes au cadre remarquable à l’écart des grandes villes, les stations thermales sont devenues des lieux de vie, de rencontres, de soins et de plaisirs.

Ma motivation principale est donc le partage de cette histoire du thermalisme avec une perspective européenne.

Sans oublier que l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture) a entrepris un travail considérable à la fin des années 2010 pour inscrire au patrimoine mondial un certain nombre de stations qui sont mentionnées spécialement dans le livre. Ayant moi-même travaillé sur des dossiers liés à cette organisation, j’ai été particulièrement sensible à cette reconnaissance internationale.

Comment s’est déroulée l’écriture de cet ouvrage ?

C’est le fruit de nombreux voyages. J’ai eu la chance de visiter la plupart des lieux évoqués, à différentes périodes, et d’en observer les transformations. J’ai toujours été attiré par ces lieux singuliers, à la fois pour leur architecture et pour les périodes d’abandon qu’ils ont parfois connues. Au départ, c’était une recherche peut-être un peu insolite, mais dont je pressentais déjà l’importance, compte tenu de l’intérêt que j’ai toujours eu pour les écrivains, les artistes et les hommes politiques. Tous ces intérêts se sont complétés pour constituer finalement l’histoire culturelle, sociale et architecturale de ces endroits.

J’ai conçu aussi l’ouvrage pour qu’il puisse se lire d’un seul tenant, mais aussi par fragments, au gré d’un lieu, d’un auteur ou d’une personnalité.

Couverture du livre « De la source à la plume » de Claude Bouheret, aux éditions Noir sur Blanc

Comment ces villes d’eaux ont-elles nourri l’imaginaire des écrivains et des artistes de l’époque ?

Au départ, le thermalisme était un phénomène national pour devenir très rapidement international, servant de support pour les premiers grands voyageurs intereuropéens.

Les stations thermales d’Allemagne, de Bohême et d’Autriche étaient fréquentées en grande partie par le monde aristocratique. Au milieu de cette Russie tsariste, on retrouvait des piliers de la littérature russe du XIXe siècle comme, entre autres, Dostoïevski et Tolstoï. Ils étaient les piliers du journalisme culturel et littéraire de certaines stations.

En Italie, les stations thermales, comme Montecatini, ont accueilli tout d’abord les gens du Nord en voyage dans le cadre du Grand Tour. Ces lieux sont devenus des destinations de rêve, je pense notamment à Montecatini.

En Angleterre, les stations, particulièrement riches et brillantes, sont restées à part. La ville de Bath, qui a servi de modèle pour certaines stations de Bohème continentale, est liée à l’histoire littéraire européenne. Deux romans de Jane Austen, Northanger Abbey et Persuasion, se déroulent en partie à Bath. Aussi, en 1837, la ville d’eaux s’invita dans Les Papiers posthumes du Pickwick Club, le premier roman à succès du jeune Charles Dickens, qui ne connaissait pas la station, mais sut utiliser son décor pour y mettre en scènes les voyageurs excentriques.

Les musiciens sont très présents : Beethoven fréquente ces stations pour des raisons de santé (surdité) et de sociabilité, Wagner y compose certaines de ses œuvres (station de Wiesbaden), et Mozart évoque également des séjours dans ces lieux, notamment à Baden bei Wien en Autriche.

Très souvent, les écrivains et artistes ne se fréquentaient pas dans leurs propres pays, mais se retrouvaient dans les villes d’eaux à l’étranger.

Enfin, à Vichy, c’est Madame de Sévigné (1626-1696) qui est extraordinaire. Il faut lire des extraits de ses lettres ! J’en ai mis quelques-uns dans mon livre. Elle raconte avec beaucoup de drôleries les scènes de vie des thermes. (ndlr : Extraits de Madame de Sévigné, lettre à Madame de Grignan, 20 mai 1676 : « J’ai donc pris les eaux ce matin, ma très-chère. Ah ! Qu’elles sont méchantes ! […] On va à six heures à la fontaine. Tout le monde s’y trouve. On boit et l’on fait une fort vilaine mine, car imaginez-vous qu’elles sont bouillantes et d’un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend les eaux, on parle confidemment de la manière qu’on les rend : il n’est question que de cela jusqu’à midi. »)

Quels étaient les rôles politiques de ces stations ?

Plombières a eu ses heures de gloire au moment du Second Empire. Napoléon III fréquentait cette petite station très modeste au début du XVIIIe siècle. C’est ici qu’il a mis en place des adaptations codistiques, plus ou moins secrètement.

Au cœur de l’histoire allemande, nous retrouvons la Dépêche d’Ems, où fut quasiment déclarée la guerre franco-allemande de 1870. Aussi, le tsar Alexandre III, en cure dans la ville de Baden, avait émis un décret, prédisant l’enseignement de la langue ukrainienne en Russie.

Nous pouvons aussi citer Vichy devenue siège du gouvernement français après la débâcle de juin 1940. On y retrouvera la visite des écrivains collaborateurs qui vont se replier à Baden Baden après la défaite de 1944.

Au fil de vos voyages et lectures, quelles sont les découvertes qui vous ont particulièrement étonnées ?

L’un des exemples les plus frappants est celui de Montaigne. Au XVIe siècle, il traverse une grande partie de l’Europe pour soigner ses coliques néphrétiques dans différentes stations thermales. Son Journal de voyage en Italie (1580-1581) relate avec précision et vivacité ce périple, révélant un philosophe moins austère qu’il y parait, très pragmatique, et étonnamment drôle et moderne.

Ce qui m’a surpris aussi, c’est la découverte de la passion de Georges Clemenceau pour Karlsbad, une grande station de Bohême. À plusieurs reprises, entre 1891 et 1913, il y réalise des séjours malgré un contexte politique difficile entre la France et l’Allemagne. Fuyant les mondanités, c’était un homme qui, contrairement à beaucoup de ses contemporains politiques français, avait une ouverture extraordinaire sur le monde.

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Un livre remarquable qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, et nous révèle les diverses facettes de l’histoire sociale et culturelle des villes d’eaux européennes, aujourd’hui inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité.

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