PLFSS 2027 : pour l’économiste Frédéric Bizard, le transfert du remboursement des cures thermales vers les complémentaires santé est « une méthode de rabotage »

Par Julie Paysant / Publié le 5 novembre 2026 à 13h26

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027 envisage de transférer 200 millions d’euros de prise en charge des cures thermales vers les complémentaires santé. Une mesure qui pourrait alourdir considérablement le budget des curistes et fragiliser les stations thermales. Pour Frédéric Bizard, économiste, spécialiste des questions de protection sociale et de santé, cette mesure n’a pas de sens sur le plan sanitaire, économique et politique.

À RETENIR

  • Le projet : dans le cadre du PLFSS 2027, le Gouvernement envisage de transférer 200 millions d’euros de prise en charge des cures thermales de l’Assurance maladie vers les complémentaires santé.
  • Un reste à charge en hausse : selon Frédéric Bizard, le reste à charge pour les soins pourrait atteindre environ 700 euros par cure, contre 300 euros aujourd’hui.
  • Une couverture des mutuelles non garantie : les cures ne font pas partie des prestations obligatoirement couvertes par les contrats responsables, qui représentent environ 96 % du marché.
  • Un risque sur la fréquentation : l’économiste estime que le nombre de curistes pourrait être divisé par deux ou par trois si la mesure était adoptée.
  • Une économie contestée : selon lui, les 200 millions économisés seraient en partie absorbés par d’autres dépenses de santé (médicaments, kinésithérapie, consultations, hospitalisations).
  • Une décision avant l’évaluation : la Haute Autorité de santé évalue actuellement le service médical rendu des cures thermales ; trancher avant ses conclusions est, pour l’économiste, une incohérence majeure.

Pourquoi Frédéric Bizard juge-t-il la mesure irresponsable ?

Une cure thermale conventionnée de trois semaines représente déjà un budget conséquent pour les patients, entre les soins, l’hébergement, les transports et la restauration. Si le projet de transfert de 200 millions d’euros vers les complémentaires santé était adopté, le reste à charge pourrait encore augmenter.

À la question : « cette mesure vous semble-t-elle particulièrement irresponsable ? », Frédéric Bizard répond sans hésitation : « Elle l’est en effet pour trois raisons. D’un point de vue sanitaire, la décision est prise avant l’évaluation de la valeur médicale des cures. Économiquement : elle transfère la charge vers les ménages et les mutuelles, fragilise des territoires entiers et risque de déplacer les coûts vers d’autres dépenses de santé. Et politiquement : elle promet environ 200 millions d’euros d’économies, mais ne redresse pas durablement les comptes de la Sécurité sociale. »

Il y voit d’ailleurs « une méthode de rabotage » plutôt qu’« une réforme systémique ».

Ce que cette mesure impliquerait, en termes de coût, pour les curistes

Avec le projet gouvernemental, la facture pour les curistes pourrait encore fortement augmenter. Les dépenses de soins thermaux sont estimées à environ 400 millions d’euros, dont environ 260 millions pris en charge par l’Assurance maladie et 140 millions par les ménages et les complémentaires santé.

Si le taux de remboursement par l’Assurance maladie passait de 65 % à 15 %, comme le prévoyait un projet de décret envisagé l’an dernier, l’économie réalisée par l’Assurance maladie serait d’environ 200 millions d’euros. Mais, pour Frédéric Bizard, « cette somme ne disparaît pas : elle est transférée vers les ménages et les complémentaires. Une baisse du taux de remboursement d’à peu près 50 points, c’est-à-dire quasiment passer d’un remboursement très important à quasiment un déremboursement, et vraiment une absence de responsabilité sur le plan politique, c’est totalement déraisonnable et totalement infondé ».

Pour les curistes, la facture pourrait rapidement devenir difficile à supporter. Le reste à charge pour les prestations de soins, comprenant le ticket modérateur et le complément tarifaire, pourrait atteindre environ 700 euros, contre 300 euros actuellement.

« C’est un transfert de charges délétère pour la plupart de la classe moyenne. Elle se retrouve dans un effet ciseaux. Le reste à charge augmente fortement alors que les revenus ont baissé. C’est juste impossible », précise le président fondateur de l’Institut Santé.

Les seniors, premières victimes d’une hausse du reste à charge

Le thermalisme concerne avant tout les seniors : selon l’Observatoire national de l’économie des stations thermales (OESTh), 74 % des curistes conventionnés avaient 65 ans ou plus en 2024. Et près d’un quart des quelque 470 000 curistes accueillis dans les 103 établissements thermaux en 2025 sont en affection de longue durée (ALD), contre environ 20 % dans la population générale.

« Nous sommes en présence d’une population fragile, âgée et sans beaucoup de moyens, pour une partie importante d’entre elles », alerte Frédéric Bizard.

Cette hausse du reste à charge interviendrait alors même que le pouvoir d’achat des retraités est sous pression. Pour un pensionné percevant environ 1 600 euros par mois, la sous-indexation des pensions entraînerait, selon l’économiste, une perte de pouvoir d’achat de 2,5 à 2,6 % en 2027, soit environ 540 euros sur l’année.

« Vous êtes sur une cible de gens qui n’ont quasiment aucune capacité d’épargne », insiste-t-il.

Dans ce contexte, une baisse de la fréquentation thermale est inéluctable. Il rappelle qu’après les hausses de CSG de 2018, qui avaient particulièrement affecté les retraités, le nombre de curistes est passé d’environ 580 000 à 470 000 aujourd’hui.

Avec plusieurs centaines d’euros à débourser pour une cure, l’économiste anticipe une chute bien plus brutale : « Si cette mesure passait, le nombre de curistes serait au moins divisé par deux ou par trois. »

« Si cette mesure passait, le nombre de curistes serait au moins divisé par deux ou par trois. »

Frédéric Bizard, économiste de la santé

Les complémentaires santé : une couverture loin d’être garantie

Le transfert envisagé pourrait également se révéler problématique pour les curistes qui comptent sur leur complémentaire santé pour prendre en charge une partie des dépenses.

Le Gouvernement récuse pourtant toute logique de déremboursement. Interpellée par le sénateur Jean-Marc Boyer (LR, Puy-de-Dôme) lors des questions d’actualité au gouvernement, le 28 octobre, Stéphanie Rist a déclaré : « Nous ne proposons pas un déremboursement, il s’agit d’une nouvelle répartition entre l’assurance maladie obligatoire et les mutuelles qui pourront toujours prendre en charge le complément. »

Or, les cures thermales ne figurent pas parmi les prestations obligatoirement couvertes par les contrats responsables et solidaires, qui représentent environ 96 % du marché. Leur remboursement reste donc facultatif.

« Il y a très peu de complémentaires santé qui le mettent dans leurs principaux contrats », observe Frédéric Bizard.

Pour bénéficier d’une prise en charge, les assurés doivent souscrire une garantie spécifique. Et même avec cette option, rien ne garantit un remboursement satisfaisant.

« Les complémentaires peuvent décider de rembourser à 50 %, de rembourser à 20 %. Elles font strictement ce qu’elles veulent. C’est un marché extrêmement opaque et vous ne pouvez pas faire jouer la concurrence à ce niveau-là de granularité », commente le professeur d’économie.

Autre paramètre à prendre en compte : les mutuelles ont augmenté leurs tarifs à peu près de 5 à 6 % en 2026 et elles s’apprêtent à augmenter de 8,5 % en 2027. Ainsi, « les primes de complémentaires santé pourraient augmenter en moyenne d’environ 140 euros sur l’année 2027 », anticipe Frédéric Bizard.

Concrètement, cela signifie que : « Pour les curistes qui continueront à aller en cure, le risque est de payer deux fois, c’est-à-dire de payer la hausse des primes, mais en plus d’avoir des contrats qui ne remboursent pas ou peu le reste à charge. »

« Pour les curistes qui continueront à aller en cure, le risque est de payer deux fois. »

Frédéric Bizard, économiste de la santé

Pour plus de clarté sur ce marché des mutuelles, le professeur d’économie plaide en faveur de la création d’un comparateur public de complémentaires santé, non commercial, obligatoire et gratuit. « Toutes les mutuelles devraient y publier leurs garanties et leurs prix selon des règles communes. Un assuré qui envisage une cure thermale pourrait alors identifier rapidement les contrats réellement compétitifs sur cette dépense », détaille-t-il.

L’État ne gagne pas de l’argent dans ce transfert

Pour Frédéric Bizard, la mesure du transfert de 200 millions ne permettrait pas de réaliser une économie réelle pour le système de santé. « Tout le monde perd de l’argent dans cette affaire-là. Faire des économies, c’est arriver à faire de vraies et de bonnes économies, pas des économies virtuelles. En matière de santé, cela se traduit par des gens qui sont moins malades et qui ont moins recours au système de soins. C’est ce qu’on appelle une politique de prévention. »

Or, les cures thermales concernent la plupart du temps des patients atteints de pathologies chroniques, notamment rhumatologiques et articulaires. En 2025, les cures les plus prescrites sont celles relevant de la rhumatologie (71,4 % des prescriptions), de la phlébologie (9,9 %), des voies respiratoires (7,4 %) et des affections digestives et maladies métaboliques (3,8 %).

Pour ces patients, renoncer aux soins thermaux peut conduire à davantage de kinésithérapie, de médicaments, de consultations, voire à des hospitalisations ou des passages aux urgences en cas de décompensation. « Ces 200 millions d’euros vont devenir pas grand-chose à terme quand on anticipe que ces centaines de milliers de personnes auront davantage recours à des soins médicaux coûteux, et verront une dégradation de leur capacité économique et sociale et de leur qualité de vie », estime l’économiste.

D’ailleurs, selon une étude menée par l’AFRETh (Association française pour la recherche thermale) entre 2006 et 2011, une réduction de l’ordre de 2 % de la consommation des biens de santé (médicaments, consultations de médecins, séances de kiné, etc.) est observée dans les six mois suivant la cure.

Une décision prise avant l’évaluation scientifique

En 2026, le gouvernement a saisi la Haute Autorité de santé (HAS) pour évaluer le service médical rendu (SMR) des cures thermales. Ses conclusions ne seront pas remises avant « fin 2027 », a indiqué la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, toujours devant le Sénat le 27 octobre dernier. Pour Frédéric Bizard, décider de transférer 200 millions d’euros vers les complémentaires santé avant de connaître les conclusions de cette saisine est une incohérence majeure. « On demande à l’agence en charge de l’évaluation des produits et des services de santé de lancer un travail. Et avant que ce travail ait commencé, on dit : non, ce n’est pas grave, on les dérembourse ! »

Selon l’économiste, une réforme devrait d’abord s’appuyer sur les résultats de la HAS, puis différencier les prises en charge selon les pathologies et les critères de service médical rendu. « Quand on dit qu’on dérembourse, on dérembourse. Mais on essaie d’avoir des raisons scientifiques derrière », plaide le récipiendaire du Grand Prix BFM Business du meilleur livre de l’économie de l’année 2020.

« Quand on dit qu’on dérembourse, on dérembourse. Mais on essaie d’avoir des raisons scientifiques derrière. »

Frédéric Bizard, économiste de la santé

Un désengagement vis-à-vis des territoires thermaux

Au-delà des patients, c’est l’économie des territoires qui est en jeu. En 2024, 70 % des 87 stations thermales en activité se situent dans des communes de moins de 5 000 habitants.

Selon l’Observatoire national de l’économie des stations thermales (OESTh), en 2024, l’activité thermale a généré au total près de 4,8 milliards d’euros et mobilisé plus de 25 000 emplois directs et indirects.

Frédéric Bizard reconnaît que l’Assurance maladie n’a pas vocation à financer l’aménagement du territoire, mais il estime qu’« elle n’est pas là non plus pour détruire l’aménagement du territoire ». Si elle a soutenu pendant des décennies une filière qui s’est structurée autour de ce remboursement, elle a, selon lui, une responsabilité de transition.

« Passer brutalement à un taux de remboursement de 65 à 15 % est totalement irresponsable », affirme-t-il à nouveau.

Selon lui, toute évolution du remboursement devrait s’inscrire dans un calendrier long, avec un plan d’accompagnement des établissements et des territoires. « Il faut donner du temps à ces stations thermales et à ces centres thermaux pour se réorganiser », affirme-t-il.

« Il faut donner du temps à ces stations thermales et à ces centres thermaux pour se réorganiser. »

Frédéric Bizard, économiste de la santé

Une politique de prévention qui reste théorique

Le PLFSS 2027 met en avant la prévention et l’autonomie. Mais les chiffres ne suivent pas systématiquement les discours. « Il faut regarder les actes, il ne faut pas regarder les paroles. La croissance des crédits consacrés à la prévention resterait inférieure à 1 %, tandis que les dépenses hospitalières continueraient d’augmenter de plus de 3 % », détaille-t-il.

Selon les données de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) évoquées par l’économiste, la part de la prévention dans les dépenses de santé françaises serait restée stable, autour de 2,3 %, entre 2014 et 2024, alors que la plupart des 38 pays membres de cette organisation ont augmenté leurs efforts. « Il n’y a qu’un seul pays qui n’a pas progressé, c’est la France », déplore l’économiste de la santé.

Pour l’économiste, les cures thermales s’intègrent pourtant totalement dans ces politiques de prévention en santé. « La médecine thermale est une très bonne valeur médicale en partie préventive : elle peut éviter l’aggravation d’une situation médicale, réduire l’intensité des symptômes et retarder une dégradation de l’état de santé. Pour des pathologies chroniques, notamment rhumatologiques ou articulaires, une cure thermale peut contribuer à maintenir l’autonomie, à limiter la douleur et à éviter des complications. C’est précisément le type de dépense que devrait valoriser une politique de santé cohérente. »

Réduire l’accès aux cures reviendrait ainsi, selon lui, à privilégier les dépenses liées aux soins hospitaliers plutôt que celles consacrées à la prévention.

Des conséquences pour tous les acteurs, selon l’économiste

Pour Frédéric Bizard, aucun acteur ne sortirait gagnant de ce transfert : « Il n’y a que des perdants dans ce projet de transfert du remboursement des cures thermales de l’Assurance maladie obligatoire vers les complémentaires santé. » Une conclusion qui rejoint les points développés dans l’entretien : la hausse du reste à charge pour les curistes, celle des primes de complémentaires santé, le risque d’une baisse de fréquentation pour les stations, et le report des dépenses vers d’autres soins pour l’Assurance maladie.

« La seule hypothèse qui permettrait de dire que l’impact de cette mesure est limité, ce serait de démontrer que les cures thermales ne servent strictement à rien. Mais évidemment, personne ne pense cela », estime-t-il.

C’est précisément la question à laquelle doit répondre l’évaluation en cours à la Haute Autorité de santé, qui portera sur le service médical rendu des cures thermales indication par indication. D’ici là, le dossier se joue au Sénat, qui examine le PLFSS 2027 à partir du 9 novembre, avant un vote solennel prévu le 18 novembre.


Sources :

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