Personnalité thermale du mois : Gérald Kierzek, médecin urgentiste et chroniqueur médical

Chaque mois, une personnalité du monde thermal, médical, politique, entrepreneurial ou culturel partage avec nous son regard sur le thermalisme. En octobre, rencontre avec Gérald Kierzek, médecin urgentiste et directeur médical du site Doctissimo. Il partage avec nous sa vision du thermalisme.
À RETENIR
- Un regard médical sur l’avenir du thermalisme : Gérald Kierzek a animé le 23 juin 2026 à Paris le colloque « La médecine thermale : héritage d’hier, ambitions de demain ».
- Une approche complémentaire des maladies chroniques : pour le médecin urgentiste, le thermalisme s’inscrit dans le temps long, en complément d’une médecine de l’urgence centrée sur la crise et les soins immédiats.
- Une médecine thermale qui doit s’appuyer sur les preuves : Gérald Kierzek défend une évaluation scientifique du thermalisme avec des méthodologies adaptées à ses spécificités.
- Une prise en charge globale : au-delà des soins thermaux, il souligne l’importance de l’éducation thérapeutique, de l’activité physique, de la nutrition et de l’accompagnement des patients pendant le séjour thermal.
- Un rôle à renforcer dans les parcours de soins : Gérald Kierzek estime que la médecine thermale doit être davantage intégrée et coordonnée avec les autres acteurs de santé, notamment grâce à la formation et au partage des informations médicales.
Gérald Kierzek est urgentiste anesthésiste-réanimateur au sein de l’AP-HP (Hôtel-Dieu) et très présent dans les médias pour décrypter l’actualité de la santé, notamment dans Télématin sur France 2 et sur France Bleu. Il publie des livres de vulgarisation grand public et communique activement sur la prévention et la pédagogie médicale.
Le 23 juin dernier, il a animé, à la Maison de la Chimie dans le 7e arrondissement de Paris, un colloque intitulé « La médecine thermale : héritage d’hier, ambitions de demain ». Organisée par la Société française de médecine thermale et l’AFRETh (Association Française pour la Recherche Thermale), cette réunion d’experts avait pour ambition de faire le point sur plus de vingt années de recherche clinique consacrées à l’évaluation du thermalisme médical et sur la place de la médecine thermale dans les parcours de soins contemporains.
L’Officiel du Thermalisme : Que représente pour vous le thermalisme, à titre personnel et en tant que médecin urgentiste ?
Gérald Kierzek : Pour un urgentiste, le thermalisme paraît d’abord à l’opposé de son métier. Aux urgences, on gère la crise, la minute, le geste qui sauve. Le thermalisme, c’est le temps long, la continuité et le soin qui ne se voient pas. C’est justement pour cela qu’il m’intéresse. Ceux que je vois arriver la nuit aux urgences sont très souvent des malades chroniques qui ont décompensé : un sujet âgé arthrosique qui chute, un patient polymédiqué victime d’un accident iatrogène (ndlr : trouble ou effet indésirable provoqué sur la santé par un acte médical, un traitement ou la prise d’un médicament), une personne isolée dont l’anxiété finit en crise. Leur histoire ne commence pas aux urgences, elle commence bien en amont.
Mon regard reste celui d’un médecin attaché aux preuves. Le thermalisme n’est ni une panacée ni une survivance folklorique. C’est une thérapeutique, et une thérapeutique qui commence à être évaluée, sans vouloir à tout prix la comparer à des médicaments avec des méthodologies qui ne sont de toute évidence pas adaptées.
À titre plus personnel, j’ai vu le plus grand bien que cela faisait à mon père à Balaruc-les- Bains ! Et ce n’était pas ses vacances, mais une véritable prise en charge globale qui lui coûtait dans tous les sens du terme, mais pour son plus grand bénéfice santé.
Pour en savoir plus sur cet établissement thermal de l’Hérault, spécialisé en rhumatologie et en phlébologie, découvrez la page des Thermes de Balaruc-les-Bains.
Pourquoi avoir accepté d’animer ce colloque sur la médecine thermale, alors que votre pratique quotidienne est centrée sur l’urgence hospitalière et la santé publique ?
G.K. : Je dirais pour trois raisons : le débat, le décloisonnement et l’information du public. En ce qui concerne le débat, la médecine thermale souffre d’un déficit d’image, avec d’un côté des caricatures (« des vacances remboursées ») ou du scientisme et de l’autre un discours parfois trop militant. Mon rôle de médecin-éditorialiste médical est de poser les questions qui fâchent, avec respect, mais sans complaisance : quelles preuves, pour quels patients, à quel coût ?
Concernant le décloisonnement, ce colloque réunissait des cliniciens, des chercheurs, des gestionnaires et des institutionnels qui se parlent trop peu. Faire dialoguer l’hôpital, la ville et les stations thermales, c’est exactement ce que je défends pour tout le système de santé. Enfin l’information du public, et là le public a droit à une information claire, sans promesse excessive ni dénigrement. Animer, c’est aussi traduire et apporter de la nuance. Mon exercice mixte (praticien et « journaliste ») m’offre cette objectivité.
La médecine thermale est-elle, selon vous, suffisamment intégrée dans les recommandations de bonnes pratiques et les parcours de soins coordonnés ? Quels freins identifiez-vous à une meilleure reconnaissance ?
G.K. : Non, pas suffisamment, et il faut comprendre pourquoi plutôt que s’en plaindre ! Les acquis sont réels. Depuis une quinzaine d’années, la recherche thermale s’est structurée, notamment sous l’impulsion de l’AFRETh. Des essais contrôlés randomisés ont été conduits dans la gonarthrose (Thermarthrose), dans le trouble anxieux généralisé avec une comparaison à la paroxétine (SPECTh), après un cancer du sein (PACThe) ou dans le surpoids. Plusieurs de ces études ont donné des résultats encourageants. C’est un vrai progrès méthodologique, que beaucoup de médecins ignorent.
Les freins, eux, sont de plusieurs ordres : scientifiques car il n’y a pas de double aveugle possible face à un placebo (le volontaire participant à l’étude sait qu’il est en cure), les effectifs sont modestes et le suivi à long terme est souvent limité. Les 12 orientations n’ont pas toutes le même niveau de preuve : il faut avoir l’honnêteté de le dire. Mais les méthodologies d’évaluation sont également à revoir. Culturels avec la formation initiale des médecins est quasi inexistante sur le sujet. Ce qu’on n’enseigne pas, on ne le prescrit pas, ou on le prescrit mal. Et aussi institutionnels, on constate que les recommandations des sociétés savantes et de la HAS (Haute Autorité de Santé) citent rarement la crénothérapie. Faute d’y figurer, elle reste en marge des parcours coordonnés. Enfin, organisationnels car il y a peu de lien entre le médecin thermal, le médecin traitant et les spécialistes. Une cure sans compte rendu partagé ni suivi, c’est une opportunité perdue.
Dans un contexte de vieillissement de la population et de hausse des maladies chroniques, quel rôle la médecine thermale peut-elle jouer en termes de prévention, d’éducation à la santé et de réduction des hospitalisations ?
G.K. : Le potentiel est réel, mais je veux être précis sur ce qui est démontré et ce qui est plausible. Ce qui est le plus solide : une amélioration de la douleur, de la fonction et de la qualité de vie dans certaines indications, notamment rhumatologiques et psychosomatiques. Certains travaux suggèrent aussi une moindre consommation de médicaments comme les anti-inflammatoires, les antalgiques ou les psychotropes. Ce qui est plausible, mais reste à démontrer rigoureusement : une réduction des hospitalisations. Le raisonnement tient : moins d’anti-inflammatoires et de benzodiazépines chez le sujet âgé, c’est moins d’hémorragies digestives, d’insuffisance rénale, de chutes et de fractures, et l’iatrogénie médicamenteuse est une cause majeure d’hospitalisation après 65 ans. Mais un raisonnement n’est pas une preuve. Je plaide pour des études médico-économiques sur données réelles, par exemple à partir du SNDS (Système national des Données de Santé), qui suivent des curistes et des non-curistes comparables.
Enfin ce qui est sous-exploité, c’est l’éducation thérapeutique. Trois semaines de disponibilité, des soignants présents et un cadre propice au changement, c’est une fenêtre rare pour apprendre à bouger, à mieux manger, à gérer sa douleur et à rompre l’isolement. La station thermale peut devenir un lieu de prévention de la perte d’autonomie, pas seulement de soin.
Et d’ailleurs, les associations de patients dont l’AFLAR (Association française de lutte antirhumatismale) mais aussi bien d’autres, ne s’y sont pas trompées et considèrent la cure thermale comme indispensable, y compris en santé mentale et lien social. Avec le vieillissement de la population et la transition vers des pathologies chroniques, le thermalisme offre une prise en charge globale et adaptée unique et salutaire pour les malades.
La filière thermale se bat sur plusieurs fronts pour faire vivre le thermalisme en France et conserver son mode de conventionnement. Si vous aviez des recommandations prioritaires à adresser à tous ces professionnels (professionnels de santé, gestionnaires, institutions), quelles seraient-elles ?
Évaluer, encore et toujours. C’est la meilleure défense du conventionnement. Il faut poursuivre les essais rigoureux (mais avec une méthode adaptée), publier aussi les résultats négatifs et produire des données médico-économiques globales (économies directes sur les intrants, baisse des coûts de la iatrogénie, gains de productivité sociétaux, impact sur la santé mentale…). Le remboursement par la solidarité nationale se justifie par le service médical rendu bien documenté, pas par la tradition.
Il faut également hiérarchiser avec honnêteté. Il faut accepter de distinguer les orientations au niveau de preuve solide de celles qui doivent encore faire leurs preuves. Une filière qui fait elle-même ce tri gagne en crédibilité. Ainsi qu’intégrer la cure dans le parcours de soin. Cela passe par une prescription argumentée, un compte rendu de fin de cure transmis au médecin traitant via le DMP (Dossier Médical Partagé) ou Mon espace santé, et un suivi à 3 et 6 mois. La cure doit devenir une étape du parcours, pas une parenthèse.
Former est aussi un enjeu. Il faut un enseignement de médecine thermale dans le cursus des médecins, des kinés et des pharmaciens, ainsi qu’une formation continue pour les prescripteurs. Tout comme garantir la qualité et la sécurité. Cela suppose des standards exigeants, des indicateurs publics et une transparence sur les contrôles sanitaires. La confiance se gagne aussi par là.
Enfin, il est nécessaire de tenir un discours mesuré. Pas de promesses miraculeuses ni de marketing santé excessif. Une information loyale vers le public et les médias est la meilleure réponse aux caricatures. Ainsi que de penser l’équité d’accès. Le reste à charge (hébergement, transport, arrêt de travail) exclut une partie des patients qui en bénéficieraient le plus. Si la cure est un soin, elle doit être accessible.
Pour conclure, la médecine thermale n’a pas besoin qu’on la défende par principe, elle a toute sa place dans la médecine de demain, une médecine de la chronicité, de la prévention et du temps retrouvé.
Source :
Entretien exclusif avec le Dr Gérald Kierzek, le 5 octobre 2026













