Personnalité thermale du mois : Philippe Aoun, directeur général de la Compagnie Lebon

Par Julie Paysant / Publié le 2 décembre 2025 à 15h30

Philippe Aoun, directeur général de la Compagnie Lebon

Chaque mois, une personnalité du monde thermal, médical, politique, sportif ou culturel, nous raconte son lien avec le thermalisme. En décembre, c’est Philippe Aoun, directeur général de la Compagnie Lebon dont l’une des filiales (la Société Européenne de Thermalisme) gèrera les établissements thermaux de Brides-les-Bains, d’Allevard et de Rochefort à partir du 1er janvier 2026.

Dirigeant de la Compagnie Lebon depuis 2020, Philippe Aoun a grandi en région toulousaine, avec un père médecin et une mère sage-femme. Depuis 5 ans, il consacre son temps aux trois domaines d’activités du groupe : thermalisme, hôtellerie et accompagnement de PME dans les régions. Le thermalisme est réellement entré dans son parcours professionnel avec son arrivée chez la Compagnie Lebon. Néanmoins, il a été sensibilisé à ce secteur via sa jeunesse pyrénéenne et certains membres de son entourage ayant déjà réalisé des cures et séjours thermaux. En voyageant, il a également pris conscience de l’étendue de cette médecine millénaire. Il nous rappelle, par exemple, que pour le Japon, le thermalisme est un pilier du patrimoine culturel du pays.

L’Officiel du Thermalisme : Que représente pour vous le thermalisme ?

Philippe Aoun : C’est un patrimoine important pour notre pays et notre société à plusieurs niveaux. Patrimoine médical, avec une inscription en 1947 dans l’acte fondateur de la Sécurité sociale. Il était fréquent, pendant cette époque d’après-guerre, de dire « on va prendre les eaux » ! Rappelons que la France est l’un des pays européens qui a le plus de sources thermales, ou de réserves d’eaux thermales. Soulignons aussi que nous sommes les leaders en Europe en termes de recherche thermale avec une soixantaine d’études cliniques réalisées. C’est d’autant plus paradoxal de se voir opposer un manque de qualifications médicales alors que cela devrait être un atout mis en avant en France et à l’étranger.

Le thermalisme est aussi un patrimoine économique important pour nos régions. Les 89 stations thermales sont ancrées dans nos territoires et génèrent des retombées économiques importantes qui atteignaient 4,7 milliards d’euros en 2024.

C’est évidemment aussi une partie de notre patrimoine culturel, avec des sources datant de l’époque gallo-romaine et une réhabilitation de leurs vertus depuis la Renaissance, mis en lumière à travers de nombreux ouvrages de notre littérature.

Et enfin, sujet important, le thermalisme touche à notre équilibre sociétal, apportant une réponse aux personnes souffrant de maladies chroniques, dont la majorité a plus de 50 ans, avec des soins non invasifs. Le thermalisme adresse ainsi le curatif, la prévoyance et le « bien vieillir » de notre population.

Quand on fait le point sur tous ces enjeux nationaux portés par le thermalisme, je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup d’autres pratiques médicales comparables.

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Quels sont les projets en cours et à venir dans les établissements thermaux de la Société Européenne de Thermalisme ?

La première question que nous nous posons est l’évolution de la demande de nos curistes. La profession n’a pas encore retrouvé les niveaux d’avant Covid malgré l’éclairage apporté par cette pandémie sur l’importance de la santé et de la prévention. Nous y répondons actuellement en prenant trois angles complémentaires.

Tout d’abord, les soins : quels soins et quelles installations sont importants pour nos curistes et peuvent être intégrés ? C’est le cœur de notre réflexion et des investissements que nous envisageons.

En parallèle, nous travaillons sur les durées et typologies de séjours. Le conventionnement implique 18 jours de cure, rendant difficile l’accès à ces soins pour une partie de la population active. Nous développons des courts séjours en associant nos expertises diététique-respiration-rhumato-exercices physiques. Une partie de cet accompagnement peut être poursuivi à distance avec l’application RespiRelax (avec une nouvelle version prévue en 2026) et la disponibilité de nos diététiciennes en téléconsultation.

Enfin, nous élargissons notre champ d’activité avec la reprise de la gestion des thermes de Rochefort, qui sera effective au 1er janvier 2026, nous permettant d’offrir des expertises (Rhumatologie, Appareil digestif, Voies respiratoires, Phlébologie, Dermatologie et Affections des muqueuses bucco-linguales) et des emplacements (Alpes, Littoral atlantique) complémentaires. Pour chacune de ces stations, nous travaillons sur des développements spécifiques en complément des installations thermales (e.g. ouverture d’un hôtel 4* sur le parc d’Allevard en 2026, projet médical aux thermes Salins-Fontaine de Brides-les-Bains porté par les communes…).

Le 15 novembre, vous avez pris position sur LinkedIn contre le projet de déremboursement des cures. Pourquoi être sorti du silence ?

J’ai pensé tout d’abord à notre responsabilité vis-à-vis de nos curistes et clients, de nos salariés et de l’ensemble de nos partenaires qui nous permettent de fonctionner au quotidien. Quand on voit émerger une proposition qui ressemble à un mouvement de panique désorganisé et qui peut mettre en péril toute une filière, comment ne pas réagir et essayer de contribuer à rationaliser les échanges ? Cela passe par une communication ouverte comme un post LinkedIn ou un courrier signé avec le GHR (Groupement des Hôtelleries & Restaurations de France), mais aussi et surtout par des tentatives d’explication des différents enjeux qui ne semblaient pas totalement appréhendés.

Il y a une disproportion très importante entre ce que l’État pensait, à tort, économiser (0,1 % du budget de la sécurité sociale) et l’ampleur de l’impact pour l’ensemble de notre filière (santé, territoire, emplois, etc.). Même si nous pouvons regretter une analyse trop rapide par un gouvernement nommé récemment, il est de notre responsabilité de défendre ce secteur et de faciliter une lecture complète de ce qu’apporte le thermalisme.

Les maires, parlementaires, et sénateurs ont immédiatement compris l’enjeu et exprimé leur désaccord en soulignant les erreurs d’analyse. Grâce à l’explicitation de chacun, une partie du gouvernement semble comprendre qu’il faut passer d’un débat mortifère à une mise en lumière de notre leadership européen sur le thermalisme. Accélérons ce mouvement à travers de nouvelles études cliniques et de nouveaux investissements dans nos territoires !

Au-delà du débat politique, comment imaginez-vous les répercussions très concrètes pour les stations, pour les territoires – souvent ruraux – et pour les curistes qui comptent sur les soins thermaux ?

Nous parlons de la décentralisation, de l’accompagnement des territoires, des déserts médicaux, de la diagonale du vide, etc. Comment arriver à penser que le déremboursement des cures thermales est une bonne idée en se concentrant sur un seul angle, en oubliant l’ensemble des autres éléments ? Aurions-nous oublié le premier principe de prudence médicale est Primum non nocere (« en premier, ne pas nuire ») ?

Cependant, ce débat aura des répercussions à court terme si nous n’arrivons pas à le renverser très rapidement pour établir un cadre stabilisé sur le long terme. Le thermalisme demande des investissements lourds pour rénover les stations et intégrer de nouvelles installations. Qui financera ces investissements si nous n’avons aucune visibilité et risquons de tout perdre l’année suivante ?

L’existence même de ce débat impactera les investissements privés dans les prochaines années et fera peser le poids de la reprise de stations vieillissantes sur les communes et les finances publiques – un paradoxe de plus.

Gageons qu’une lumière nouvelle éclairera le thermalisme une fois le calme rétabli et que l’importance de cette « petite filière » sera perçue et valorisée pour porter son développement et affirmer notre première place européenne.

Nos lecteurs sont pour beaucoup des curistes fidèles, parfois inquiets de l’avenir. Si vous aviez un message à leur adresser aujourd’hui, quel serait-il ?

Il y a deux messages.

Collectivement, nous devons continuer notre mobilisation collective afin que l’importance de la filière thermale pour le pays soit pleinement comprise et perçue par nos gouvernements. Une pétition initiée par Monsieur le Député Denis Fégné a atteint 85 000 signataires en quelques jours, les députés et sénateurs de tout bord ont exprimé leur opposition, les maires ont fait part de leur grande inquiétude. Le débat démocratique s’est tenu sans nuance dans les conclusions. Poursuivons-le pour pousser le développement du thermalisme, et pas uniquement pour éviter un déremboursement.

Deuxièmement, à nous, les acteurs du thermalisme, de faire évoluer les séjours et les soins que nous proposons en écoutant attentivement les attentes des curistes pour contribuer à l’attractivité et au développement du thermalisme.

JE REÇOIS LES ACTUS THERMALES

Source : entretien exclusif avec Philippe Aoun, le 27 novembre 2025

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