Déserts médicaux : le constat et les solutions possibles de l’Académie Nationale de Médecine et du Syndicat national des médecins thermaux

Hôpital public, médecine libérale, médecins thermaux…tous les acteurs du parcours de soins ne parviennent plus à répondre à la demande. Revenons, avec Patrice Queneau, membre émérite de l’Académie Nationale de Médecine (ANM), et Michel Duprat, président du syndicat national des médecins thermaux (SNMTh) sur l’état des lieux des déserts médicaux et les recommandations pour y faire face.
Un double constat amer avait déjà été fait en 2022 par le Sénat : 30 % de la population française vit dans un désert médical et 1,6 million de Français renoncent chaque année à des soins médicaux. L’équilibre de l’offre et la demande est très fragilisé : d’un côté, l’augmentation démographique et le vieillissement de la population augmentent les besoins en santé (4,6 % du PIB en 1970 à 9,1 % en 2020) et de l’autre, la diminution du nombre de médecins généralistes de 11 % entre 2010 et 2022.
Un médecin généraliste sur 2 a plus de 55 ans
Sur les 317 544 médecins inscrits à l’Ordre des Médecins en 2022, seuls, 197 811 exercent une activité régulière. Ils sont 84 113 médecins généralistes, soit 1,25 médecin généraliste pour 1 000 habitants. Notons que 46 % d’entre eux ont 55 ans ou plus. « L’erreur remonte aux premières années du numerus clausus (nombre d’étudiants autorisés à entrer en 2ème année), initialement fixé à 9 500 places en 1971, qui a chuté massivement à 3 500 places en 1993 » souligne le Pr Patrice Queneau, rapporteur, avec le professeur Rissane Ourabah, du Rapport de l’Académie nationale de médecine sur les déserts médicaux. Avant d’ajouter « La désaffection croissante pour la pratique de la médecine générale trouve son origine dans de multiples facteurs complexes : l’insuffisante reconnaissance financière du métier de médecin après une durée d’études de 10 ans, la lourdeur excessive des tâches administratives et la demande légitime de mieux équilibrer vie professionnelle et vie personnelle. Il nous faut interroger davantage les jeunes pour mieux comprendre ce phénomène ».
Toutes les spécialités médicales et tout le territoire
Cette tendance à la baisse est retrouvée dans la médecine spécialisée depuis une dizaine d’années. Pour preuve : on observe une baisse de 19 % de dermatologues, de 18 % de rhumatologues, de 17 % de gynécologues. Sous la barre des 10 points de diminution, on peut citer les ophtalmologistes, les psychiatres et les spécialistes du système digestif.
Contrairement aux idées reçues, les déserts médicaux ne se cantonnent pas uniquement aux zones rurales. Ils s’étendent aux zones urbaines (villes moyennes et métropoles) et périurbaines avec une fracture nette entre le Sud moins touché que le Nord et le Centre.
Cet état des lieux alarmant impacte directement les patients : des retards de prises en charge sont susceptibles d’entrainer fréquemment des pertes de chances graves de conséquences.
Et du côté de la médecine thermale ?
On estime qu’il y a un médecin thermal pour 800 à 1 200 curistes. Depuis 2018 et l’enquête itérative non publiée de la SNMTh montrant que le risque de déficit est de l’ordre de 65 à 100 médecins thermaux (10 à 15 % de l’effectif), il n’y a pas eu pas d’installation massive et les établissements et villes thermales sont toujours à la recherche de médecins.
Selon le Dr Michel Duprat : « Ce qu’il faut savoir c’est que l’âge moyen des médecins thermaux reste élevé et que le recrutement des médecins se fait souvent sous forme de salariat (en particulier pour les petites stations). En 2024, une question relative aux médecins thermaux va être inclue dans l’enquête réalisée au niveau national par l’OEST (Observatoire Economique des Stations Thermales) ».
Augmenter le nombre de places ouvertes en deuxième année de médecine
D’après les projections de l’Académie Nationale de Médecine (ANM), la perspective d’une décennie noire dans la médecine générale est une réalité si aucune mesure n’est prise dans l’immédiat. En effet, en combinant départ à la retraite des médecins âgés aujourd’hui de 55 à 65 ans et pyramide des âges, la restauration d’une densité médicale équilibrée ne sera atteinte qu’en 2033.
Pour éviter cette aggravation de la difficulté d’accès aux soins dans la prochaine décennie, l’ANM appelle les universités à augmenter le numerus apertus (numerus apertus prévoit, chaque année, le nombre de places ouvertes en deuxième année de médecine, maïeutique, odontologie et pharmacie) et de l’adapter aux besoins des territoires et à la demande en soins spécialisés.
« Dans les années 70-80, la grande majorité des étudiants entamaient dès l’acquisition de leur diplôme de médecin une vie professionnelle à temps plein, voisine de 60 heures par semaine, en médecine libérale comme à l’hôpital. Aujourd’hui, nombre d’étudiants interrompent leurs études en cours de cursus (environ 20% ?). En outre, nombreux sont les diplômés qui n’exercent pas ou très peu la médecine de soins ou s’orientent vers des professions non soignantes (administration, journalisme…). C’est pourquoi, dans notre rapport académique, le Pr. Rissane Ourabah et moi-même, avons proposé d’augmenter rapidement et de manière significative le numerus clausus. Je demande de le porter, dès septembre 2024 à 15 000 par an » précise l’ancien Doyen honoraire de la Faculté de médecine de Saint-Etienne.
Autres actions à mettre en œuvre auprès des étudiants : développer une formation au management de cabinet et les accompagner davantage dans leur projet professionnel.
La médecine thermale s’appuie quant à elle sur les formations interuniversitaires (Nancy/Lorraine, Montpellier, Toulouse, Grenoble/Clermont, Bordeaux) qui diplôment environ 30 à 40 médecins thermaux par an depuis 3 ans. Pour Michel Duprat, deux enjeux sont à relever au cours de ces prochaines années : convaincre les médecins thermaux de s’installer et assurer le remplacement des enseignants en médecine thermale qui « sont très peu nombreux et sans relève évidente ».
Qu’est-ce que le service médical citoyen proposé par l’ANM ?
Autre mesure phare de l’ANM : instaurer un service médical citoyen d’un an pour les médecins généralistes tout juste diplômés permettant ainsi de renforcer la médicalisation des territoires sous tension.
« Une innovation de l’Académie de médecine est de proposer un service médical citoyen contractuel d’un an pour les nouveaux diplômés. Ceci permettrait d’apporter des réponses efficaces sur des situations les plus aiguës » ajoute l’académicien.
Comment soutenir davantage les médecins généralistes ?
Auprès des médecins en fonction, l’ANM recommande de favoriser le cumul emploi retraite des médecins séniors, d’encourager l’exercice multisite et les interactions avec l’hôpital et de promouvoir le bon usage de la télémédecine.
Mais aussi, de redonner au médecin du temps médical en diminuant la lourdeur des tâches administratives et en leur permettant de déléguer davantage des taches médicales à d’autres professionnels de santé (infirmiers en pratique avancée, maïeuticiens, pharmaciens).
« Pour l’Académie, la délégation des actes médicaux doit s’inscrire dans un parcours de soins précis et coordonné par le médecin dans le cadre de structures de santé. Cela permet d’optimiser le partage de compétences au niveau de chacun. Il est impératif de trouver des soutiens pour que le médecin consacre la majorité de son temps au soin » commente Patrice Queneau.
Enfin, il est aussi question, pour le médecin généraliste, de réévaluer les visites à domicile, de renforcer la sécurité des médecins dans les zones sensibles et enfin, de conforter le maillage des territoires en maisons et centres de soins.
Rendre la médecine thermale plus attrayante
Pour le Dr Duprat, le secteur de la médecine thermale doit bénéficier « du soutien des tutelles et tous les acteurs du thermalisme doivent réaliser l’ampleur et l’urgence de la situation ».
Aussi : « il faut restaurer l’attractivité de la médecine thermale sur un plan financier en revalorisant, par exemple, le forfait de suivi médical qui n’a pas été réévalué depuis une dizaine d’années, en majorant le suivi des patients de plus de 80 ans et en rendant possible la facturation du suivi de cure double indication ».
Prochaine étape ? Soutenir le dialogue avec les décideurs publics et les acteurs du monde de la santé en France.
Sources :
- P.Queneau et R. Ourabah au nom du groupe de travail. Rapport 23-11. Les zones sous denses dites « déserts médicaux en France. Etats de lieux et propositions concrètes, Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 8 juin 2023
- La Médecine Thermale, données scientifiques, P.Queneau et C.Roques, Editions John Libbey, 2018
- Entretien exclusif avec le Pr Patrice Queneau, mars-avril 2024
- Entretien exclusif avec le Dr Michel Duprat, 24 avril 2024













